210 – L’objet est un leurre

La terre ne ment pas, prétendait un vieux maréchal fascisant. En affirmant cela, évidemment, il mentait. Ou il se trompait, si vous préférez. Il en va de la terre comme des événements, rescapés de l’espèce. Tout n’est qu’apparence et reconstitution, c’est-à-dire récits, donc idéologie. Les objets n’échappent pas à la règle. #RescapesdelEspece

vue collection Michel

      Quand nous avions discuté de notre inéluctable séparation, avant que son équilibre mental ne commence à vaciller, le seul point sur lequel Michel avait insisté avec force était : « Tu continueras de vivre. Tu dois me le promettre. » Me transformer en conservateur de musée, était-ce vivre ? Rentrer chaque soir « chez Michel », dans « son » cadre, seul face aux œuvres… et quoi ? C’était elles ou moi.

        J’ai repensé à ce débat intime en voyant, en septembre 2016, les annonces de la vente de la collection de Jacques et Esther Topiol dans le cadre de leur succession. Nous avions avec Jacques et Esther des relations de profonde confiance. Et je conserve pour Esther une reconnaissance infinie. Les Soulages, Olivier Debré et autres qui sont passés sous le marteau du commissaire-priseur illustrent la vocation de la quasi-totalité des collections privées : être un jour dispersées.

         La collection de Michel n’échappait pas à la règle : ou la préserver et me perdre sans retour dans cette morosité amorphe dans laquelle j’avais sombré ; ou tenter de reprendre ma vie en main, de tracer un chemin. Lequel ? Je l’ignorais. Sans insister sur les indélicates « soustractions » opérées par d’opportuns « proches » exploitant la phase de deuil, les amis ont été priés de venir acquérir ce qui pouvait les intéresser, puis j’ai confié l’ensemble à un commissaire-priseur. Partirait ce qui devait partir et je conserverais les restes. Je ne pouvais pas choisir. J’avais tenté, en variant les critères, sans jamais déboucher sur un résultat satisfaisant.

           Je ne faisais qu’une exception, une œuvre dont il n’était pas envisageable que je me sépare. Elle est composée autour des lettres suivantes : M I C H E L F A U C H E R. Il s’agit d’un hommage d’Angel Alonso et d’un remerciement car Michel l’avait redécouvert au fond de son oubli. Durant la guerre civile espagnole, à Bilbao, alors qu’il avait juste 17 ans, Alonso avait été condamné à mort par les franquistes. Il avait aussitôt gagné la France où il a intégré le milieu artistique en se liant à Nicolas de Staël et à Pierre Tal-Coat. Dès les années 1960, il rompt avec le marché de l’art et s’isole dans une recherche centrée sur la matière, réalisant de grands formats sombres composés à l’aide de débris végétaux et de cendres. Peu avant le décès inattendu d’Alonso en décembre 1994, Michel lui avait permis de retrouver une galerie à Nice. Il avait fait appel à la générosité de son ami le Napolitain Antonio Sapone. L’Espagne démocratique a récupéré Angel Alonso et son œuvre qu’elle a, pour l’essentiel, rapatriée de l’autre côté des Pyrénées. J’ai également conservé un monotype et pastel gras de Lydie Arickx représentant deux têtes, que je perçois comme masculines, dont les lèvres se scellent. Le titre, Baiser, résume l’œuvre.

       Se laisser emprisonner par les objets est un leurre. Leur message est trompeur. En eux-mêmes ils sont muets et ne racontent que l’histoire que chacun d’entre nous leur associe. Ils ne sont pas différents de ces faits que le fact checking prétend ériger en garants d’une vérité qui reste à définir. Une décennie s’était écoulée depuis le décès de Michel quand je me suis décidé à fixer autour de mon bras la montre qu’il portait lorsque nous nous sommes connus. Il me faudra cinq années supplémentaires avant de placer sa photo dans un cadre et celui-ci dans mon bureau. Figer son image me semblait incongru. Je voulais continuer à le voir bouger en fermant les yeux.

        Cette montre, il l’avait reçue à l’occasion de sa communion. Preuve physique à l’appui, je prétendais ne plus supporter de bracelet pour cause d’eczéma. De cette habitude découle que je compte large, que ce soit pour le train ou l’avion. Même pour un rendez-vous. L’arrivée des téléphones portables a changé la donne. Avoir l’heure sur soi devenait inévitable. Mon esprit de contradiction n’avait plus de raison de refuser le port d’un bracelet. Seul le côté fétichiste de cette réappropriation m’avait longtemps bloqué. J’ai arboré la montre jusqu’à ce que le fermoir réclame réparation, m’offrant le prétexte pour replacer l’objet symbolique dans un tiroir.

       Avec les années, lorsque je me remémore l’épisode de la collection dispersée de Michel, ce n’est pas sans un léger sourire complice que je pense à ses aïeux que je n’ai pas, ou si peu, connus. Au milieu des conversations familiales, j’ai si souvent vu passer le fantôme d’œuvres d’art qui naguère ornaient leurs imposantes demeures. Ces négociants havrais avaient permis, durant la première décennie du XXe siècle, que s’épanouisse et prospère dans la cité normande le Cercle de l’art moderne initié par Georges Braque, Raoul Dufy et Emile Othon Friesz. De Claude Monet à Camille Pissarro en passant par Gustave Caillebotte et Maurice de Vlaminck, ils furent nombreux  les peintres qui se sont laissés séduire par les lumières havraises. Que ce soit rue Guillaume-le-Conquérant, chez le « maître du monde », ou rue Saint-Michel au domicile familial, j’entendais évoquer le souvenir de Marquet, Derain, Dufy, Copieux dont des oeuvres avaient naguère hanté ces lieux. A la manière du village gaulois de légende, quelques unes avaient résisté à l’effondrement généré par le conflit mondial.

       Ces inconnus surgissaient dans mon univers au même titre que le jeune Arthur Honegger qui, me racontait-on, avait joué sur le clavier du piano à queue muet, meublant un salon figé et désert. Lorsque, parfois, les housses étaient ôtées et que je pouvais admirer les tapisseries du mobilier, j’étais plus intéressé par les fables de La Fontaine qui y étaient illustrées. N’empêche que le Mouvement symphonique n°1, Pacific 231, faisait parfois, en cette fin des années 1950, l’objet de critiques de la part de mes tantes pour excès de modernisme. Je recueillais, sans en mesurer l’exacte portée, l’écho d’un temps suspendu.

      De ce monde disparu, de ce mode de vie évanoui, les leçons que je tirais ne correspondaient pas aux propos captés. C’est moins la fortune passée évaporée qui me faisait fantasmer que la manière dont la famille avait traversé les bourrasques de la guerre, la perte de ses biens. C’est au sein de ces brumes que je continue d’aimer me promener. Il m’est resté de ces bribes happées au vol, l’épisode des deux Vlaminck. Deux toiles rescapées de la collection de mon grand-père paternel, que son épouse, Blanche, aurait vendues au sortir du conflit pour acheter du charbon et pouvoir chauffer sa demeure.

         En visitant le musée de Honfleur, face aux aquarelles et sculptures animalières de Raymond Bigot, j’ai eu l’impression de me retrouver soudain dans la salle-à-manger de la rue Guillaume-le-Conquérant. Au point que je suis demeuré longtemps figé devant un groupe de poules faisanes à me demander si ce n’était pas celui qui se trouvait sur le buffet de mon grand-père.

          Nous n’avons pas eu le temps de parler de manière sérieuse, d’adulte à adulte. Nous nous sommes croisés. Trop tôt pour moi, trop tard pour lui. Je le regrette. J’avais cru percevoir une pointe de déception lorsqu’après la victoire du HAC en coupe de France, j’avais abandonné l’équitation pour rallier le camp des footeux. Emporté par une vague de conformisme, je n’avais pas tenu compte de ses réserves.

          Aujourd’hui, je me demande ce qu’il pensait vraiment  de nos destinées aux uns et aux autres. Il avait poussé ses filles à faire des études, contre les codes de l’époque. Bien avant que la guerre n’obscurcisse l’horizon, il avait pressenti que sa fortune ne permettrait pas de garantir un revenu à ses neuf enfants. Ils devraient être armés pour se débrouiller seuls. A l’heure du bilan, me voir grimper au cocotier aurait, j’imagine, amusé ces fondateurs de dynasties. Abandonner patrimoine immobilier parisien et œuvres d’art peut constituer, de ma part, une manière d’hommage à leur itinéraire.

             Ce monde fantomatique au sein duquel j’ai grandi m’a immunisé. Je n’ai avec le réel qu’une relation ténue. J’en connais la relativité et le caractère trompeur. Les objets, pour revenir à eux, prennent une valeur symbolique, sans relation nécessaire avec leur histoire réelle. Qui, au demeurant, parvient à en suivre la trace ?

        La mère de Michel avait perdu son alliance alors qu’elle était alitée dans sa maison de retraite. Après une semaine de vaines recherches, j’avais rendu les armes. Deux ou trois jours plus tard, lorsque le lit avait été intégralement changé, elle était tombée sur le sol. Après le décès de Rosette, sa nièce m’a demandé cette alliance piquetée d’éclats de diamant. J’en avais oublié l’existence. Je m’en suis enquis sans succès. En me remémorant les divers épisodes, j’ai visualisé qu’en effet, à chaque étape, que ce soit sur le lit ou en bière, les mains de la défunte était croisées mais à moitié dissimulées par le drap ou le linceul. Je n’avais pas l’alliance en tête en ces instants. Il aurait, là encore, fallu lever le voile pour la découvrir. Ou constater son absence. J’imagine qu’elle a poursuivi sa carrière terrestre.

          Quand la maladie de Miguel a commencé à ne plus pouvoir être ignorée, après avoir longtemps reculé devant l’épreuve, il s’était décidé à rendre visite à sa mère et à sa sœur dans leur maison de Castro Street. Avant de partir pour l’aéroport, il m’avait demandé : « Tu peux me prêter ta bague ? Je la porterai et comme ça vous serez avec moi. » Sachant quelles heures pénibles il allait vivre durant cette visite, peut-être la dernière, imaginant les questions qu’il allait devoir affronter, l’angoisse que sa déchéance physique amorcée allait générer, je lui avais remis une discrète chevalière à pierre incrustée que Michel avait fait spécialement dessiner par l’un de ses amis afin de me l’offrir à l’occasion de mon trentième anniversaire.

           À la mort de Miguel, sa sœur Susana est venue aux obsèques. Nous l’avons laissée choisir parmi les photos, les objets, les tableaux, ce qu’elle souhaitait emporter. J’ai eu un mouvement de recul lorsqu’elle a demandé à récupérer « la bague de Miguel ». Expliquer ? J’allais paraître mesquin. Elle l’a passée à son doigt. Je n’éprouve aucun regret. Je souris en imaginant le récit qu’elle propage à ce sujet. De bonne foi, mais sur des présupposés erronés. Post-vérité ? Ou plutôt vérité si relative et problématique à établir. De même, les toiles qui, hier, formaient mon cadre de vie poursuivent leur existence autonome. C’est bien ainsi. Elles ne sont pas loin. Elles vivent dans ma mémoire, il me suffit de fermer les yeux. Elles servent souvent de décor à mes rêves.

 

 

 

 

 

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