212 – Liberté de ton

Comment vous raconter la partie, rescapés de l’espèce ? Avec art, en plus. Il faudrait pour cela être un véritable littéraire, l’un de ces proustiens raffinés qui tiennent le haut du pavé germanopratin. Or, je ne suis qu’un dinosaure en marche vers Tautavel. #RescapesdelEspece

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Thierry Pfister et Richard Ducousset

            La rumeur, qui relève peut-être de la légende, prétend qu’entre elles les femmes parleraient avec une liberté de ton que les hommes ne soupçonnent pas. Par définition, je l’ignore. Pourtant, peut-être parce qu’elles me voient comme un homme différent, c’est à leur écoute que j’ai ressenti parfois le plus saisissant effet de mise à nu et que j’ai mesuré combien, face à une liberté aussi authentique, je demeurais empêtré dans des convenances, des pudeurs et des afféteries ridicules. Yasmina Reza a exprimé un jour le désir que nous déjeunions ensemble. J’en ai été surpris et flatté. D’autant que, lors de la sortie de son roman Adam Haberberg[1], Richard Ducousset m’avait fait sentir combien son univers et le mien étaient distincts.

            « Lisez, m’avait-il intimé en me donnant l’un des premiers exemplaires parvenus rue Huyghens, vous verrez ce que c’est que de la littérature. » J’avais ensuite été soumis à la question afin de bien me faire admettre la grandeur de l’auteure et, partant, celle de son protecteur dans la maison. Aux yeux du vice-président, mes compétences politiques pouvaient s’étendre à l’ensemble des documents, voire à la gestion – sous réserve –, mais il ne pouvait envisager que je m’aventure dans le saint des saints de la littérature. Seule une élite peut l’aborder. Elle en possède le code d’accès. Ses membres chérissent leur entre-soi, se répartissent les auteurs, les écoles, les chapelles. Ils en discutent sans fin avec une complicité qui ne masque pas les affrontements stylistico-idéologiques.

            Le même phénomène existe en peinture. J’en étais l’observateur amusé dans ma vie personnelle. Les prétendus amateurs se pâment devant les cimaises qui supportent des œuvres validées par les années et le marteau des commissaires-priseurs. En littérature comme en art, cette élite est constituée pour l’essentiel de conservateurs. Ils chérissent les gloires établies, mais témoignent de peu de curiosité pour le nouveau monde en gestation, celui dont le mode d’emploi n’existe pas.

        Nous avions eu ce type de débat lorsqu’en comité de lecture un affrontement s’était engagé à propos d’une bande dessinée résumant l’œuvre de Proust, sur la base d’un montage illustré d’extraits. Les distingués « proustiens » de la maison étaient révulsés et s’étranglaient à l’idée que l’on puisse simplement envisager de « vulgariser » leur idole. Les autres, parmi lesquels je me comptais, plaidaient la qualité de cette production, le parallélisme avec les adaptations cinématographiques, l’accès offert à un nouveau public. Il est vrai que, durant mon enfance, j’ai entendu Técla, lectrice boulimique, rabâcher le mal qu’elle pensait de Marcel Proust, ce qui n’a pas contribué à m’ouvrir à son œuvre. Bien sûr, nous n’avons pas été suivis. C’était couru d’avance. Un comité de lecture est en principe consacré à la recherche, mais c’est souvent du temps perdu.

              La bande dessinée en question a été un succès en librairie[2], après sa parution chez un concurrent sous les applaudissements du Monde et du New York Times. Il est vrai que Le Figaro a été sur la même position que nos « proustiens ». Je ne voudrais pas paraître abuser des compétences politiques qui me sont prêtées pour en tirer des conclusions de cet ordre. L’ombre de Proust s’est à nouveau profilée sur le comité de lecture lorsqu’il a fallu défendre le premier roman d’un certain Philippe Besson, devenu le chroniqueur officiel de la Cour. Je comptais au nombre des admirateurs de En l’absence des hommes[3], récit d’une relation passionnée entre un adolescent et un soldat en permission durant la première guerre mondiale. L’argument prosaïque qui nous était opposé, non sans quelque raison, échappait pour le coup à la « littérature ». Il semblait impossible d’accueillir un nouvel auteur portant le même patronyme qu’une des vedettes, alors, de la maison : Patrick Besson. Ainsi va aussi l’édition.

              Toujours est-il que le fait que Yasmina Reza se tourne vers moi ne cadrait pas avec les canons en vigueur. Elle et moi n’avons pas parlé littérature. Du moins au sens où nos « proustiens » l’entendent. Nous avons cherché à faire connaissance. Nous avons ouvert quelques portes sur nos vies respectives. Nous nous sommes mis mutuellement en confiance. Après ce déjeuner, il y en eut un autre, puis un autre… Yasmina Reza parlait avec franchise et spontanéité de relations, y compris sexuelles. Nommait. Précisait. Analysait. Riait de certaines attitudes. Elle ne me laissait rien ignorer de ce qu’elle avait décidé de me faire connaître. Par sa distance désinvolte, elle me rappelait l’initiation que m’avait prodiguée, dans ce domaine, Marie-Josèphe Pontillon.

              Plus nous nous écoutions, mieux nous nous entendions. Un jour, ayant sans doute achevé sa reconnaissance du terrain, elle m’a demandé de devenir son éditeur chez Albin Michel. Nous savions tous deux qu’il allait falloir que je négocie. Elle avait abattu ses cartes, c’était à mon tour de jouer. Allait se poser la redoutable question de la littérature, c’est-à-dire du domaine réservé. Ou, en d’autres termes, de la chasse gardée. Avec cette fâcheuse tendance qui me porte à ne voir que le côté prosaïque des situations, je distinguais derrière cette haute exigence d’autres enjeux. Le statut du protecteur par exemple. Jusqu’alors, la situation de Yasmina Reza était unique, une sorte d’électron libre entre le sommet et la préparation des textes. Elle souhaitait s’inscrire dans un fonctionnement plus classique, et tel était l’objet de sa demande.

              J’ai voulu avoir avec le protecteur une confrontation loyale, puisqu’il m’était impossible de devenir l’éditeur de « sa grande romancière » contre lui. J’allais interférer entre eux, ce ne pouvait devenir un objet de conflit. Ou il acceptait, ou il refusait. Son « pourquoi pas ? » qui, à la lettre, pouvait apparaître comme une forme d’acceptation, a claqué comme une porte qui se ferme.

              Je serais tenté de résumer la suite par le dicton « On ne saurait faire boire un âne qui n’a pas soif ». Pourtant, l’image la plus proche pour illustrer notre confrontation est celle de ce cheval sur le dos duquel j’avançais dans un chemin creux du plateau de Caux. Il s’était figé car une chèvre, attachée à son piquet, broutait sur l’un des talus. Terrorisé, il refusait d’avancer. Caresse ou cravache, rien ne le décidait à bouger. Il gardait la tête obstinément tournée afin de ne plus voir l’objet de sa terreur. Richard Ducousset, dès qu’il avait compris l’objet de la discussion, avait cessé de me regarder. Il se préoccupait, avec une attention exclusive, des objets situés sur le côté de son bureau. Il soulevait des dossiers, les déplaçait. Comme le cheval de mes jeunes années bloqué par sa peur, rien ne le ferait avancer.

            L’absence de confiance en soi peut générer des formes diverses de dissimulation. Le sujet s’imagine qu’il ne doit surtout pas admettre la faille, révéler son talon d’Achille, avouer sa vulnérabilité. J’avais adressé des signaux de bonne volonté. Comme pour les secrets enfouis derrière l’apparente rigueur de Lionel Jospin ou de François Fillon, qui mieux qu’un bonobo peut comprendre cette angoisse liée à une faille dans l’estime de soi, en saisir l’origine et en partager la confidentialité ? N’est-il pas passé par les mêmes cheminements ? À diverses reprises j’avais tenté une mise en confiance, montré que nous n’étions pas en situation de rivalité. Peine perdue. Rien n’avait prise.

              Ce cas, même s’il trahissait des fissures d’ordinaire mieux dissimulées, n’a rien d’exceptionnel chez les décideurs. Il constitue la règle. Le sujet vit dans une angoisse permanente, redoutant que son bluff ne soit percé à jour. Il ne peut comprendre qu’autour de lui personne n’est dupe, qu’il s’agit d’une situation banale constitutive de tout système de pouvoir. Plus l’individu s’élève dans la hiérarchie, moins il maîtrise les sujets à propos desquels il doit rendre des arbitrages. La part de l’intuition et des équilibres de pouvoir tend à devenir prépondérante. Sa décision dépend davantage des formes que du fond. Dès lors, l’esbroufe règne.

          Cette situation explique la dimension débordante de la séduction dans les relations qui se mettent en place. Elle devient même envahissante chez le décideur politique. Comme le note Anne Fulda à propos d’Emmanuel Macron[4], « comme s’il ne pouvait supporter l’idée de découvrir autre chose que l’approbation ou l’assentiment chez son interlocuteur ». Une situation qui génère, par effet de miroir, les phénomènes de cour. L’une des conséquences en est le mutisme de l’entourage sur des sujets qui pourraient irriter le maître. C’est ainsi que sont ignorées les alertes et qu’une affaire Benalla vous pète au visage sans que vous ayez rien vu venir.

              « En fait, poursuit Anne Fulda, Emmanuel Macron est comme un don Juan asexué. Ou, plus exactement, un don Juan aux yeux duquel la conquête, la séduction ne sont pas sexuées, ni liées à l’accumulation de conquêtes féminines, mais correspondent plutôt à une sorte de réassurance narcissique perpétuelle. À un besoin presque pathologique de séduire. De convaincre. De renouveler sans cesse les commencements exaltants. C’est le sentiment qu’exprime Dom Juan, pour qui “les inclinations naissantes, après tout, ont des charmes inexplicables, et tout le plaisir de l’amour est dans le changement”. »

              La situation de couple de l’actuel président de la République incline à valider la thèse de sa portraitiste. Pour ce qui concerne Richard Ducousset, il offrait l’image plus classique du don Juan de comédie accumulant les succès mais incapable, comme avec les auteurs, de gérer dans la durée. Ce que Yasmina Reza avait voulu me donner à comprendre à travers ses récits au scalpel d’une impitoyable crudité.

              La littérature plane comme un rêve inaccessible, le pouvoir est concret et ne se partage pas. Je me suis remémoré cet épisode lorsque Yasmina Reza a monté sa pièce Comment vous racontez la partie[5]. Elle met en scène les affres des auteurs qui, après s’être arraché les tripes, se trouvent ramenés, par les gestionnaires d’une culture officielle, au rang d’outils de promotion. Leur renommée doit bénéficier aux responsables des institutions et servir de tremplin aux prétentieuses moulinettes médiatiques à l’affût. Nous subissons tous, d’une manière ou d’une autre, ce passage sous la toise. Telle fut cette partie. Car, comme Yasmina Reza le fait dire au personnage de Nathalie Oppenheim : « Je crois que les choses n’ont pas lieu tant qu’elles ne sont pas racontées. Le langage fonde le réel. » Et en réponse à la journaliste qui lui objecte « Et le déforme aussi ? », elle ponctue : « Non. Lui donne corps. »


Notes :

[1] Albin Michel, 2002.

[2] À la recherche du temps perdu, Stéphane Heuet, Delcourt, 6 volumes publiés entre 1998 et 2013.

[3] Julliard, 2001.

[4] Emmanuel Macron, un jeune homme si parfait, Plon, 2017.

[5] Flammarion, 2011 ; Folio, 2014.

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