214 – Respect

Je vous emmène respectueusement, rescapés de l’espèce, du lit du Rhône au divan du psy. Pour deux formes de naufrage. #RescapesdelEspece

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              Après avoir tourné la page de ma brève expérience footballistique, avoir décliné les invites à mener une carrière politique, avoir enterré mes morts, j’avais éprouvé le besoin de me poser et de faire le point. Le psy qui suivait Michel à l’hôpital, et que j’avais consulté après son décès en exprimant mon souhait d’engager un processus analytique, m’avait répondu :
–    Je ne pratique pas assez d’analyses pour pouvoir vous prendre. En outre, avec vous je n’y parviendrais pas. Ce serait trop difficile. Il vous faut une autre pointure, mais je peux regarder et vous faire une proposition.

        J’avais suivi son conseil et accepté celui vers qui il m’avait orienté. Nous avancions avec difficulté mais nous avancions. Une première fois, j’avais interrompu cette analyse car j’éprouvais un sentiment d’inanité. Nous avions repris.

      Un week-end, il a fallu que je représente les éditions Albin Michel à l’inauguration d’un quai Bernard-Clavel dans un bled perdu sur les bords du Rhône. Après le voyage en chemin de fer jusqu’à Valence puis une course en taxi, je parviens à pied d’œuvre. Bernard Clavel est ravi de ma présence et il l’exprime. Tant mieux pour lui. Durant la cérémonie, murée dans son égotisme et insensible à l’incongruité de la situation, sa seconde épouse, Josette Pratte, papillonne, cherche à mobiliser l’attention et impose en fond sonore des chansons de « la belle province » d’outre-Atlantique, ce qui a le don de m’agacer.

         Nous sommes rassemblés pour célébrer l’homme qui a exalté la vie des mariniers, l’auteur de Pirates du Rhône et du Seigneur du fleuve[1], et il faut que la Québécoise arrivée sur le tard marque son territoire coûte que coûte. Elle tente de détourner vers elle une part de cette gloire littéraire à laquelle elle aspire et dont elle ne goûte les effluves que par compagnonnage. Je ronge  mon frein. Quand les notables en ont enfin terminé avec leur cérémonial, nous nous rendons au restaurant voisin pour déjeuner. Surprise, je n’ai pas été prévu au nombre des officiels. Pas de place ? Qu’importe, j’en ai déjà plein les bottes, je vais manger un morceau ailleurs et me carapater.

              Ailleurs ? Il n’y a pas d’ailleurs. Il n’existe qu’un seul restaurant. Et pas de taxi. Moi qui adore les « trous du cul du monde », je suis servi. Il doit être loisible d’expliquer ce qui me pousse vers ces lieux par mes pulsions anales, mais j’étais en service commandé. J’entreprends une marche solitaire de plusieurs kilomètres jusqu’à la prochaine gare. J’y patienterai le temps qu’il faudra. Dans quelques jours, Bernard Clavel me téléphonera pour s’excuser, dire qu’ils m’avaient cherché en vain.

              Sur le divan, cette semaine-là, le psy quitte son siège pendant que je m’exprime, va bricoler sur son bureau. Le fil de mes pensées évolue en conséquence et, en quelques mots, je raconte l’épisode Clavel. Je conclus :
– Le vieil homme m’a manqué de respect.

 Je m’interromps et me lève. Surpris, le psy me regarde.
– Et j’arrête cette analyse.

              Quand je fus disponible pour reprendre éventuellement, Pierre Fédida était décédé. J’avais beau être devenu familier de la mort, cette manière de mettre un terme à une analyse était pour le moins inattendue et brutale. Je n’irai pas jusqu’à prétendre qu’elle a été irrespectueuse, mais elle aurait pu être traumatisante. Par chance, j’avais pris les devants. Je me suis enquis de cette disparition soudaine auprès de Mathilde Nobécourt qui, chez Albin Michel, supervise le département psy. Stupéfaite, elle m’a répondu :
–  Mais enfin, Thierry, comment avez-vous pu ne pas le voir ? Il y avait une page dans Le Monde!

J’étais sur un cargo, dans ma bulle protectrice, hors du monde et hors du temps.


Notes :

[1] Tous deux Robert Laffont, 1974.

 

 

 

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