215 – Nirvana

Vous croyez, rescapés de l’espèce, en fuyant vos semblables atteindre une forme de Nirvâna. Or, il suffit d’un pet pour que vous soyez plongé à nouveau dans les flatulences sociales. #RescapesdelEspece

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L’île de Tatihou (Manche)

              Depuis que je suis seul, j’ai moins fréquenté les déserts, qui conviennent mal aux voyageurs isolés, pour privilégier le cargo. Toujours afin de garantir une certaine solitude. S’aventurer dans un désert exige de prévoir un itinéraire, des étapes, le ravitaillement. Mieux vaut être au moins deux pour parer aux incidents. Les pneumatiques souffrent sur les pistes. Il s’agit d’isolement davantage que de solitude. Le corps et l’esprit demeurent mobilisés. Se poser sur un cargo constitue l’exercice inverse. Certes, vous n’êtes pas seul mais rien n’est plus aisé que le devenir. Les seules obligations sont liées à la cloche qui sonne les repas. Dans la salle à manger des officiers, en leur compagnie ou à part selon le rituel du bord, vous consommez ce qui a été élaboré. Aucune initiative, aucune réflexion.

             Le reste du temps vous appartient. Vous pouvez lire ou dormir en cabine ou sur un coin du pont. Vous pouvez monter sur la passerelle et nouer un vague dialogue avec l’officier de quart, s’il est disponible, ou vous en abstenir. Plusieurs d’entre eux ont tenté, sans succès, de m’initier à la carte du ciel ou de me faire percevoir le célèbre rayon vert qui correspondrait à l’instant de la disparition du disque solaire sur l’horizon marin. Je suis, en ces matières (aussi), d’une nullité comparable à celle de Quinn, le héros de Cité de verre, le premier volume de la Trilogie new-yorkaise de Paul Auster[1]. Encore qu’au moment où il confesse cette infirmité Daniel Quinn ait emprunté l’identité d’Auster, à la manière dont Cervantes se dissimule derrière Cid Hamet Ben-Engeli en n’assumant pas la paternité du Don Quichotte. Ce qui nous ramène à l’Olympia et à L’Homme de la Mancha.

              Que Paul Auster excuse cette intrusion dans son domaine, mais la présence de l’auteur de L’Invention de la solitude[2] pouvait-elle être évitée dans le contexte ? Mes obsessions peuvent parfois recouper les siennes. Ce qui fait que je me demande si, au bout du compte, ce ne serait pas Auster lui-même qui serait incapable de « saisir le rapport entre les constellations et leur nom ». « Lorsqu’il était petit garçon, raconte en effet Daniel Quinn, il avait passé bien des heures sous le ciel nocturne à essayer d’accorder les grappes de points lumineux avec une forme d’ours, de taureau, d’archer ou d’homme versant de l’eau. Mais rien n’en était jamais sorti et il s’était senti tout bête, comme affligé d’une tache aveugle au milieu du cerveau. » Il a fallu que je lise ce texte pour me sentir moins seul sous la voûte étoilée.

          Pour le reste de l’équipage, il s’agit le plus souvent d’un amalgame de nationalités diverses à base philippine, russe ou serbe, et les échanges, au demeurant non souhaités, se résument à trois mots. Vous êtes seul, sous le ciel, à regarder la mer, en ne vous souciant de rien. Absolument de rien. Cette forme de néant est proche du nirvana.

          J’avais onze ans lorsque mon frère aîné est sorti de l’école des officiers de la marine marchande et qu’il a embarqué pour son premier voyage comme aspirant. Je crois me souvenir que le nom du cargo sur lequel il avait été affecté était le Chili. Je suis certain qu’il allait à Vancouver par le canal de Panama. Car j’ai beaucoup rêvé autour de ce voyage. Je ne suis jamais allé à Vancouver, en dépit de diverses occasions qui se sont présentées. Au plus près, je me suis arrêté à Seattle. Comme si je ne pouvais aborder Vancouver que par l’océan.

            Alors que mon frère était revenu d’Amérique avec des trésors insoupçonnés dans la France des années 1950, comme un électrophone capable de faire tomber automatiquement, l’un après l’autre, une pile de microsillons, il s’était déclaré déçu par son choix professionnel. Selon lui, il n’y avait rien d’intéressant à faire pendant la traversée. Le seul moment amusant, racontait-il, avait été l’alerte provoquée, au retour, par le naufrage, en juillet 1956, d’un paquebot italien, l’Andrea Doria, le long de la côte américaine entre Nantucket et New York. Ils n’avaient toutefois pu participer aux opérations de secours en raison de l’arrivée du navire de la Transat, l’Ile de France sur la zone de naufrage. Ils n’étaient plus utiles. Trop petits. Peut-être, sans doute, ses récits ont-ils contribué à ma passion pour les voyages en cargo. Le vide qui l’avait rebuté a contribué à mon bonheur.

             J’ai connu bien des types de cargos, du vraquier au porte-conteneurs en passant par ces parkings flottants qui acheminent les véhicules neufs et qui ont été baptisés voituriers. Une année, en décembre, toujours avec la hantise d’éviter les fêtes, j’avais embarqué à Mestre, le port commercial de Venise, sur l’un de ces voituriers italiens, le Fides. Il était empli aux trois quarts de véhicules de marques allemandes fabriqués en Slovénie et destinés aux marchés du Proche-Orient. Une fois qu’il aurait déposé sa cargaison en Grèce, au Pirée ; en Égypte, à Alexandrie ; et en Israël, à Ashdod ; avant de revenir à Mestre il ferait escale à Izmir afin de se recharger de divers modèles Renault fabriqués en Turquie mais vendus en Europe. Une illustration régionale de la mondialisation. J’aurais, au retour, des voitures sur le toit de ma cabine.

            J’étais, comme souvent sur les cargos, le seul passager. Le commandant m’avait prié à la table des officiers afin de faciliter le service. Au bout de quarante-huit heures, n’y tenant plus, il a tenté de comprendre et a, en conséquence, mobilisé son anglais :
– Nous avons eu, il y a un mois, une famille qui rentrait d’Égypte avec ses meubles, la voiture… Je peux comprendre qu’ils choisissent de voyager en cargo. Mais vous ? Et en plus vous effectuez la boucle complète, vous revenez à votre point de départ. Je ne comprends pas ?

            Ce n’était pas la première fois que mes lubies semblaient étranges. Je suis habitué. Je n’allais pas leur citer les Essais de Montaigne, lorsqu’il indique répondre ordinairement, à ceux qui lui demandent raison de ses voyages, que « je sais bien ce que je fuis, et non ce que je cherche ». Et encore moins René Char, expliquant que « les routes qui ne promettent pas le pays de leur destination sont les routes aimées[3] ». J’ai tenté d’expliquer qu’il existe deux types de voyages. Chacun possède un charme particulier. Le plus commun consiste à se rendre, dans des conditions de rapidité et de confort variables selon les tarifs, à une destination préalablement sélectionnée pour y goûter les charmes recherchés : climat, patrimoine, plage, hôtellerie, sport, sexe… Comme pour les boules de glaces, il est possible de panacher. Il en est un second où la destination est sans intérêt puisqu’il n’y en a pas. C’est le déplacement en lui-même qui constitue le voyage. Je ne suis pas certain d’avoir été compris.

              J’avais été confronté au même genre d’incrédulité lorsque j’avais téléphoné pour réserver une chambre sur l’île de Tatihou dont le nom, d’origine scandinave[4], sonne à mes oreilles comme une évocation de ma chère Polynésie. Quel meilleur cadre qu’un ancien lazaret pour abriter un « sidaïque » ? Située dans le Cotentin, à quelques encablures de Saint-Vaast-La-Hougue, l’île bien qu’accessible à pieds – presque – secs à marée basse, est demeurée durant trois siècles hors de toute vie sociale. Vauban y a élevé des fortifications après que la Marine royale de Louis XIV, alliée aux Hollandais, eut en 1692 perdu dans la baie, face aux Anglais, une douzaine de navires. Les tours de Tatihou et de La Hougue ont été aménagées et consolidées jusqu’au XIXe siècle dans la perspective d’un nouvel affrontement maritime. Il ne s’est jamais produit. Même le débarquement des alliés sur les plages normandes, lors de la seconde guerre mondiale, était trop éloigné pour que ces constructions puissent jouer un rôle.

           Les investissements de l’État peuvent ressembler à des « éléphants blancs ». L’Afrique n’en a pas le monopole. Tour à tour lazaret créé lors de la peste de 1720, centre sanitaire pour enfants défavorisés, lieu de regroupement pour des femmes et des enfants espagnols lors de la Retirada, maison de rééducation, les bâtiments ont été rénovés et ouverts en 1992 au tourisme de groupe, pour des week-ends à thème notamment. En demandant, hors saison, une chambre pour une semaine, je passais soit pour quelqu’un de mal informé, soit pour un fou. Mon interlocutrice, inquiète, me mettait en garde contre la rusticité, l’isolement, la solitude. À chacun de ses arguments, je répondais en confirmant mon désir de réserver. Personne n’était jamais resté si longtemps, m’a-t-on expliqué lorsque j’ai réglé ma note en partant. Entre la réserve ornithologique et, le matin à la fraîche, les lapins s’éclipsant sous mes pas lorsque j’effectuais mon premier tour des vingt-neuf hectares de l’île, j’avais été heureux. Apaisé.

              Étonnez-vous qu’à l’occasion de mon départ en retraite je me sois vu offrir par le personnel d’Albin Michel une biographie ironique rédigée sous forme de « quatrième de couverture » :

« Il ventait dans la rue du quai… » C’est ce vers délicat, d’influence toute Rutebovine, qui résume parfaitement et avec le plus de tact la vie de Thierry P.

Solitaire, il (Thierry, pas le vers) jette un regard désabusé qui tombe à pieds joints sur la société qui l’entoure, et qui l’a rejeté : « Ce sont amis que vent emporte / Et il ventait devant ma porte… »

De sa retraite de Tatihou, entre goélands mazoutés et mollusques rêveurs, notre anachorète poète oscille entre le célinisme neurasthénique et le léautaudisme pantouflard. En éthologue, il étonne par ses apophtegmes flegmatiques.

Loin de la frénésie parisienne, Thierry P. prend enfin conscience : la vérité est dans le P.

Ancien parolier (Ringo, Dick Rivers, Pierre Mauroy), secrétaire régional du CIP (Conservateurs indépendants progressistes), Thierry P. a publié un recueil d’aphorismes (Mieux vaut l’avoir rose et droite que Black et Decker® !), ainsi qu’un livre de poésie (Les flatulences du flatteur flottent, fluides flocons, fleuves d’effluves…).

              Je me reconnais volontiers dans La Griesche d’hiver de Rutebeuf, poète médiéval hantant la place de Grève en compagnie des ribauds, ses amis :

« En moi n’a ni venin ni fiel :
     Il ne me reste rien sous le ciel,
     Tout va sa voie.
     Les enviaux que je savais
     M’ont avoyé tout que j’avais
     Et fourvoyé,
     Et hors de voie dévoyé.
     Fols enviaux ai envoyés,
     Or m’en souvient. »

      Dans sa jeunesse, Rutebeuf avait composé un Pet du vilain qui justifie cette communion dans les flatulences. En revanche, je soupçonne les plumes d’Albin Michel d’avoir utilisé la version adaptée de La Complainte. Le vent qui a soufflé dans l’axe du portail principal du cimetière du Montparnasse, balayant la rue Huyghens comme il le fait d’ordinaire dans la rue du quai, a recueilli l’écho du texte modernisé, chanté naguère par Léo Ferré et tant d’autres[5].

         Pour ma part, en littérature comme en politique et de manière générale dans l’existence, j’ai une faiblesse pour l’authenticité. Yves Navarre avait puisé dans La Complainte le titre d’un roman consacré au sida et aux décès ravageurs qu’il a drainés dans son sillage[6]. Je ne peux que m’inscrire dans cette veine en pensant à la désertion des relations sociales lorsque le mal vient à frapper :

« Que sont mes amis devenus
  Que j’avais de si près tenus
  Et tant aimés ?
  Je crois qu’ils sont trop clairsemés
  Ils ne furent pas bien fumés,
  Si sont faillis.
  Itel amis m’ont mal bailli,
  Qu’oncques, tant comme Dieu m’assaillit
  En maint côté,
  N’en vis un seul en mon hôtel.
  Je crois le vent les a ôtés
  L’amour est morte :
  Ce sont amis que vent emporte,
  Et il ventait devant ma porte,
  Les emporta
  Qu’oncques nul ne m’en conforta
  Ni du sien rien ne m’apporta.
  Ceci m’apprend
  Qui de quoi a, privé le prend ;
  Mais cil trop tard se repent
  Qui trop a mis
  De son avoir pour faire amis,
   Qu’il n’en trouve entier ni demi
   À son secours… »

 

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« L’épave de l’Andrea Doria ». Toile du peintre américain Ken Marschall, 2005.

 


 

Notes:

[1] Trilogie new-yorkaise rassemble Cité de verre, Revenants et La Chambre dérobée. L’ensemble est disponible en un volume, dans la traduction de Pierre Furlan, dans la collection de poche Babel, Actes Sud, 1991.

[2] Trad. Christine Le Bœuf, Babel, Actes Sud.

[3] « Le Chien du cœur », in Le Nu perdu, Gallimard, 1971.

[4] Formé de hou, c’est-à-dire une terre entourée d’eau, et de Tat, un nom propre scandinave.

[5] La vidéo devait être disponible sur la page Facebook https://www.facebook.com/pfisterthierry qui accompagne et illustre le blog et rassemble désormais plus de 100 000 followers. Or, celle-ci vient d’être, à nouveau, bloquée pour une durée de trois jours au motif d’avoir voulu publier la main d’un homme dans une petite culotte ajourée. Elle sera mise en ligne lorsque la censure de Facebook sera levée.

[6] Ce sont amis que vent emporte, Flammarion, 1991.

 

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Un commentaire

  1. RECTIFICATIF : J’ai effectué, dans l’épisode ci-dessus, une confusion entre deux sauvetages menés par l’ « Ile de France », qui avait été surnommé « le Saint-Bernard des mers ». Le retentissement du naufrage de l’ « Andrea Doria », l’émotion suscitée à l’époque, ont occulté dans ma mémoire un épisode précédent et s’y sont substitué. Mon frère me signale que la traversée du « Chili » à laquelle je me réfère se situe en juillet 1953. Le déroutement annulé en raison de l’arrivée de l’ « Ile de France » concernait le soutien à un « Liberty ship » en détresse à l’entrée de la Manche.

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