216 – Le cri de la gargouille

Oyez, rescapés de l’espèce, la triste histoire du marin d’eau douce menacé des fers et qui, pour se soustraire au châtiment de ses crimes, dut se résoudre à jouer Shéhérazade afin d’échapper au cri de la gargouille. #RescapesdelEspece

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Dominique de Villepin

              Le monde extérieur est susceptible de venir crever la bulle de cet anéantissement extatique que représente un voyage en cargo. Et comme il n’a pas la moindre notion de ce que peut être cette forme de vie, son irruption est de nature à provoquer des dommages collatéraux d’une ampleur imprévue. Ce fut le cas à Pâques 2002. Je venais d’embarquer, à Rouen, sur un cargo pour les Antilles. Je prévoyais de rentrer par avion. Le soir tombait, nous avions quitté les quais et amorcions la descente nocturne de la Seine, lorsque j’ai été contacté par les éditions Albin Michel :
– Richard[1] veut absolument que vous lisiez la nouvelle version que Villepin vient de faire livrer.
– Inutile, il y en aura une nouvelle nouvelle à mon retour.
– Richard insiste.
– Je suis sur un cargo, en mer.

C’était faux, nous naviguions vers Le Havre. Pour l’instant, j’étais sur la passerelle où j’avais reçu l’appel.

« Sans rien voir au-dehors, sans entendre aucun bruit. »
À part bien sûr les machines et les consignes du pilote qui avait embarqué avec nous.
« Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur. »
J’avais tout au contraire l’intention de profiter du spectacle le plus longtemps possible, avant l’obscurité complète.
« Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai[2]. »
Cap sur Saint-Nazaire.

         Avant de devenir son éditeur chez Albin Michel, j’allais de temps à autre bavarder avec Dominique de Villepin à l’Élysée. Il jouait déjà les poètes maudits mais n’exposait que son verbe. Le physique viendrait plus tard, lorsque son ennemi intime, Nicolas Sarkozy, menacerait de le pendre à un croc de boucher. Revoir le bureau du secrétaire général de la présidence de la République me rajeunissait.

              En 1990, le congrès socialiste de Rennes et son ambiance délétère avaient offert une illustration désastreuse de la lutte à mort engagée entre Lionel Jospin et Laurent Fabius. Ces assises m’avaient ramené à l’ultime confrontation d’analyses avec Pierre Mauroy, lorsque je lui avais déconseillé de s’interposer dans cet affrontement et recommandé, en vain, d’accepter le « perchoir » du Palais-Bourbon que Mitterrand lui proposait[3]. En 1993, le PS avait payé dans les urnes ses années de pouvoir et ses déchirements internes. L’Assemblée nationale qui était sortie du scrutin législatif était, comme l’a relevé René Rémond, « la plus à droite qu’ait connue la France depuis plus d’un siècle, plus que la Chambre bleu horizon élue en 1919 après la guerre et même que l’Assemblée sortie des urnes en juin 1968 ». Comme souvent lorsqu’une composante politique est obèse, elle se laisse aller. Elle s’imagine inexpugnable et ne se préoccupe plus que de ses querelles intestines. Lorsqu’un groupe est pléthorique, il a tendance à se diviser.

              Les hommes en général, et les hommes politiques en particulier, ont la fâcheuse manie de ne parvenir à se rassembler que sous la menace. Alors que les soutiens parlementaires de Jacques Chirac s’effritaient, comme l’avaient fait avant eux les socialistes, face aux enjeux de la construction monétaire européenne prévue par le traité de Maastricht, nous avions évoqué avec Villepin les diverses options possibles : dissolution, remaniement, référendum. L’avenir de sa majorité préoccupait l’exécutif. Fallait-il attendre l’échéance naturelle, avec le risque de voir le délitement en cours s’accentuer, ou anticiper les échéances pour faire électrochoc ? À ma courte honte, je m’entends dire qu’à leur place je n’attendrais pas que le PS se recompose et que j’anticiperais les élections législatives par une dissolution[4]. Ce n’était en aucune manière du machiavélisme mais une simple évaluation du rapport des forces.

              Je sortais de ces entretiens périodiques avec Dominique de Villepin en proie à des sentiments contradictoires. Une fois je traversais la cour d’honneur de l’Élysée en me disant que cet homme était imprévisible, irrationnel et que je ne comprenais pas qu’il puisse occuper cette fonction. À l’issue du rendez-vous suivant, tandis que le gravier crissait sous mes semelles, je méditais sur ce que je venais d’entendre, convaincu que mon interlocuteur était supérieurement intelligent et que ses intuitions méritaient ma réflexion. Je ne suis jamais parvenu à trancher entre le délire incontrôlé et les éclairs de génie.

              Il en allait de même avec le travail éditorial. La marotte de Villepin concernait l’esprit de cour qui, selon lui, ruine le pays en enserrant le pouvoir dans les filets d’une caste parasite. Je buvais de l’hydromel. Nous étions engagés sur un projet d’essai qui devait porter sur ce concept mais qui, comme souvent avec lui, dériva vers d’autres rivages et devint une réflexion lyrique et passionnée, entre Bernanos et Péguy, sur la France : « Notre histoire, tel un palimpseste, s’écrit sur le corps d’une nation cousue de cicatrices[5]. » Durant la phase d’élaboration je savais que j’aurais à lire, dans l’urgence absolue puisqu’il ne connaît nul autre mode de fonctionnement, différentes versions. Une certaine placidité est indispensable pour parvenir à gérer. « Il faut donner du temps au temps », et toujours revenir aux enseignements de base. J’aurais au moins retenu quelque chose de mon voisinage mitterrandien.

              Pour ces fêtes de Pâques, j’avais décidé de souffler un peu. J’arrêtais une quinzaine de jours. C’était comme ça, Villepin ou pas Villepin. Pour son livre, nous étions dans les délais. Il sortirait sans doute en mai. Ou plus tard. Tout dépendrait de l’auteur. Et peut-être du contexte politique. Allez mettre en place une programmation éditoriale dans ces conditions… Comme disent les Vaudois : « Y’a pas le feu au lac. »

Shéhérazade

              Sauf que, chez Albin Michel, quand Richard veut… J’ai plaidé l’envoi d’un fax à l’hôtel de la Guadeloupe où j’avais réservé. J’y serais dans une dizaine de jours. Ce qui n’était qu’un pronostic. Les voyages en cargo, plus que les autres modes de transport, sont soumis à des aléas divers. Rien à faire. Tout de suite, c’est immédiatement. J’ai sollicité du commandant l’autorisation de me faire adresser un fax à bord. Il n’y a pas fait obstacle, même après que j’eus précisé, de la manière la plus jésuite qui soit, que le texte pourrait être volumineux. Il y a volume et volume et je ne souhaitais pas être trop précis ni lui mettre la puce à l’oreille.

              Une secrétaire s’est spécialement rendue, le week-end, rue Huyghens pour transmettre, feuille après feuille, le manuscrit qui devait rester secret. Les manuscrits des hommes politiques doivent toujours rester secrets. Je n’ai pas compris pourquoi. Sans doute pour les raisons qui veulent que lorsqu’ils communiquent par téléphone ou ordinateur ils soient espionnés. D’où le fait que durant la campagne présidentielle, de Fillon à Le Pen en passant par Gilbert Collard, nombreux furent ceux à prétendre être sur écoute. Dans le cas contraire, cela signifierait qu’ils n’ont pas d’importance. Cette hypothèse n’étant pas envisageable, tout est secret et urgent avec le personnel politique. Le document m’a été apporté, sous enveloppe, dans ma cabine. La quasi-totalité du papier thermique du bord avait été consommée dans l’opération, m’a-t-il été précisé. J’étais vert. Il manquait quelques pages mais je me suis gardé de réclamer quoi que ce soit.

              Comme prévu, le texte aurait pu attendre mon retour. Sauter l’une des moutures pendant l’élaboration n’avait rien d’un drame. Le lundi de Pâques, à Saint-Nazaire, impossible de refaire le plein de papier. Les fournisseurs étaient fermés. J’étais gris. Le commandant hésitait entre me balancer par-dessus bord dès qu’il serait en haute mer, ou me jeter sans attendre avec des fers aux pieds.

              Je lui ai demandé un tête-à-tête. Nous sommes allés dans sa cabine. Je l’ai jouée « secret d’État », « secrétariat général de la présidence de la République ». Il ne savait pas trop si c’était du lard ou du cochon. Grand seigneur, j’ai annoncé que j’offrais le champagne aux officiers. Le commandant n’a pas tardé à m’oublier, mobilisé par d’autres préoccupations. La grosse mer que nous avons rencontrée à la sortie du golfe de Gascogne jusqu’aux Açores, d’abord. Les avaries ensuite. Deux heures pour une soupape. Puis, dans la nuit suivante, cinq heures d’immobilisation en raison de la défaillance du régulateur de vitesse. Nous venions de repartir quand, deux heures plus tard, un joint de culasse lâchait, conséquence de ces arrêts trop fréquents. Deux heures à nouveau pour réparer. Le lendemain matin, c’est à cause de la pompe d’alimentation en carburant que nous stoppions à nouveau pour trois heures.

              J’étais grimpé sur la passerelle car, même en logeant en haut du château, à l’étage des officiers, mon regard passait tout juste au-dessus de l’empilement des conteneurs. J’avais l’impression de regarder un tableau d’Erró qui aurait représenté un empilement de toiles de Klasen sur fond d’océan. Michel rôdait. De ce nouveau poste d’observation, et grâce à l’un des officiers qui me l’a signalé et m’a prêté ses jumelles, j’ai eu l’occasion d’observer quelques baleines venues respirer en surface. Pour faire baisser la tension, j’avais prolongé mon geste de Saint-Nazaire. Il y avait dix bouteilles à bord, j’ai acheté les dix. Chaque soir, j’ai offert le champagne. Je réécrivais, à ma façon, les Mille et Une Nuits. Je ne suis pas Shéhérazade, mais ma version coulait mieux. Une fois le livre paru, j’ai fait rédiger par Dominique de Villepin une dédicace soignée au commandant.


Notes:

[1] Richard Ducousset, vice-président des éditions Albin Michel.

[2] Demain dès l’aube, poème de Victor Hugo après la noyade de sa fille Léopoldine.

[3] Cf. Tu ne crois pas que tu exagères !, op. cit, p. 348-349.

[4] Cette dissolution a eu lieu et la gauche a gagné les élections législatives de 1997, permettant l’accès de Lionel Jospin aux fonctions de Premier ministre. La défaite de la formation de Jacques Chirac résulte du redressement de la gauche, bien sûr, mais aussi du maintien, au second tour de scrutin, des candidats Front national qui étaient en situation de le faire. Ces triangulaires ont accentué l’échec de la majorité de droite sortante.

[5] Le Cri de la gargouille, Albin Michel, 2002.

 

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