217 – L’escale

Faisons une escale, rescapés de l’espèce, dans cette aventure engagée depuis près d’un an. Une pause sera bienvenue. L’occasion de se repaître du spectacle toujours renouvelé des quais. #RescapesdelEspece

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Brutus et Casimir

             Les escales offrent deux options. Vous pouvez demeurer à bord pour assister aux manœuvres de déchargement-chargement. Elles sont parfois spectaculaires. De gigantesques crapauds métalliques rabattent leurs pattes sur les conteneurs pour empiler ce Lego d’adultes. D’autres éléments de ces briques pour Titans glissent silencieusement à fond de cale le long des colonnes qui les emprisonnent. J’ai découvert au passage quelques règles insolites. En cas d’hélitreuillage, la première à respecter consiste à ne surtout pas saisir l’ardillon du câble avant qu’il ait touché l’océan et se soit déchargé de son électricité statique.

            Ces technologies ont révolutionné le trafic et modifié de manière drastique la physionomie portuaire. Pas seulement en faisant disparaître les marchandises, leurs odeurs, leur exotisme, mais en modifiant jusqu’à l’aspect physique de quais qui, dans certains pays, sont désormais d’une propreté à décourager les chiens errants. Les manœuvres peuvent prendre un tour cocasse, lorsqu’un doute surgit sur les calculs de l’ingénieur qui a programmé le chargement d’un porte-conteneurs de manière que tribord et bâbord demeurent avec des poids équivalents afin de ne pas mettre l’équilibre du navire en péril. À l’inverse, je suis demeuré des heures à regarder le ballet muet de Brutus, Casimir et d’autres marins tatoués qui, à l’aube dans une crique des Marquises, sont parvenus à déposer un engin de chantier en équilibre sur trois baleinières amarrées les unes aux autres.

               Vous pouvez, si ces enjeux ne vous passionnent pas, utiliser le temps disponible pour une exploration du site. Sachant que le cargo ne respecte que le fret, il partira lorsqu’il sera chargé, que vous soyez à bord ou non. À vous de calculer vos horaires, et n’oubliez pas que les délais qui vous ont été fournis sont indicatifs. Prenez en compte que vous n’êtes pas en ville mais perdu dans les docks, loin des conforts de la civilisation. Vous découvrirez vite que rien n’est plus difficile que de se repérer sur des quais inconnus, surtout si vous vous trouvez au milieu de milliers de conteneurs indifférenciés. Sachez en permanence où se situe l’élément liquide. Il constitue l’unique point à partir duquel s’ouvre un horizon, se découvrent des perspectives qui permettent de se situer au sein de cet univers.

              Il est possible de se perdre dans des environnements moins labyrinthiques. La seule fois où j’aie vraiment failli rater le départ d’un cargo, c’était à Alexandrie. J’étais parti errer en ville pendant les opérations de fret. Le port, avec ses épaves le long de certains quais, m’avait laissé une impression étrange, malsaine, de fin du monde. J’avais cru m’orienter de manière judicieuse en évitant de retourner à l’entrée principale du port et en suivant l’interminable alignement de quais jusqu’à l’emplacement du Fides. J’avais coupé depuis la ville jusqu’aux repères visuels que je m’étais donnés. Sauf que… de hauts grillages métalliques interdisaient le passage. Il me fallait non seulement rebrousser chemin mais prendre le petit trot pour refaire le trajet soi-disant économisé. Je suis parvenu, sans souffle, à la passerelle quelques minutes avant qu’elle soit levée.

Les mangues

              La nuit, en escale, je ne sors plus. Chaque âge à ses plaisirs. Encore lycéen, lors de ma première traversée sur un cargo, à l’occasion de l’escale de Casablanca, seul contact avec la terre depuis Marseille, un des plus jeunes matelots de l’équipage m’avait proposé de l’accompagner en ville. J’avais sauté sur l’occasion. Il savait où il allait : un bar à putes. On sentait qu’il n’en était pas à sa première visite. Sur place, mon compagnon de virée n’a pas tardé à disparaître avec une fille. C’était le cas, client après client. Je suis resté au comptoir, seul avec la barmaid.

              Dans mon souvenir, elle était vieille. Qui n’est pas vieux aux yeux d’un gamin de 17 ans ? Nous avons bavardé. Plus exactement, elle me tirait les vers du nez. Quand elle a compris que j’allais en Côte d’Ivoire et qu’au retour je ferais escale à Casa, elle m’a demandé de lui rapporter une caisse de mangues. Elle me les réglerait, avait-elle précisé. À l’époque, j’ignorais à quoi pouvaient ressembler des mangues. S’agissait-il d’un légume, comme une igname ; d’un fruit ; d’un hybride comme la banane-foutou ? Je n’allais pas me donner le ridicule de demander. Déjà que je n’étais pas à l’aise avec cette femme qui faisait commerce de son corps… Elle était gentille, maternelle presque, mais quand même. Elle aurait rigolé et je ne le souhaitais pas. N’étais-je pas en train d’effectuer mes premiers pas d’homme ?

              Comme le matelot semblait avoir jeté l’ancre pour de bon avec sa belle de nuit, j’ai pris le chemin du retour. Seul. Traverser les quais déserts, en pleine nuit, ne me remplissait pas de joie mais je n’allais pas rester accoudé au zinc. Quelques chiens errants ont grogné sur mon passage, mais par chance ils avaient encore plus peur que moi. À chaque pas, j’entendais le craquement des cafards que j’écrasais au fur et à mesure de ma progression. Par endroit, des flaques de vinasse s’étaient formées, résidus des tuyaux qui avaient servi à charger quelques citernes. Agenouillé devant l’une d’elles, un clochard s’efforçait de récupérer un peu de vin dans une sorte de quart. Au retour, je ne suis pas descendu du cargo lors de l’escale de Casablanca. Je n’avais pas de mangues.

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L’Aranui

 

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