222 – Le grand chemin

De la rue Huyghens à Tahiti, de Rutebeuf à Mahano, les mêmes flatulences libératrices me font cortège. #RescapesdelEspece

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« Qui, quoi, ou, Kant, comment, combien, pourquoi ? », œuvre du plasticien Jerc

              Après la messe à Saint-Jacques du Haut-Pas, j’ai improvisé mon propre adieu, médité dans les paepae, ces enceintes sacrées réservées aux prêtres et aux chefs ; les tohua, ces esplanades de cérémonies ; et les meae qui servent de plates-formes d’habitation. Ce recueillement nostalgique a pris des formes qui me sont propres. Comme le dit le Japonais, prix Nobel de littérature, Kenzaburô Oe : « Je crains la croyance muée en institution mais je respecte l’homme qui prie quel que soit celui à qui il s’adresse. » Ou, pour reprendre une formule figurant depuis septembre 2015 à côté de l’Aspirateur, le lieu d’art contemporain de Narbonne : « I want to be a materialist but I just Kant[1]. »

              Le nom du cargo sur lequel j’avais embarqué était lui aussi symbolique : Aranui, ce qui signifie en reo ma’ohi, la langue polynésienne, « le grand chemin ». Il se faufile dans des criques dissimulées derrière les falaises de lave, jusqu’à ce qu’au détour d’un piton émerge de la couverture de cocotiers un village tapi sous leurs palmes. Sur l’île de Hiva Oa, celui de Hanaiapa, niché au fond de sa profonde baie qui ressemble plutôt à un fjord, ne compte qu’une quarantaine d’habitants. Certains demi-tours, comme au sein de la « baie invisible » de Vaipaee, sur l’île de Ua Huka, en deviennent spectaculaires, poupe et proue étant par moments à moins d’un mètre des formations volcaniques rocheuses. Il faut des heures pour que le cargo, centimètre par centimètre, réussisse à pivoter.

              Un délai suffisant pour sauter sur la selle en bois d’un de ces « chevaux blancs qui fredonnent Gauguin[2] » et rejoindre, par la montagne, Hane afin d’y être récupéré par l’Aranui. Les Marquises, à l’inverse des autres îles du Pacifique Sud, ignorent les lagons, en dépit de quelques rares formations coralliennes. Les plages désertes ou les ébauches de quais sont battues par une forte houle, ce qui ajoute aux difficultés des manœuvres mais ne fait qu’épanouir mon rêve de fin de monde.

« Et la mer à la ronde roule son bruit de crânes sur les grèves…[3] 

              De retour à Tahiti, j’ai traîné sur le port avant de reprendre l’avion. Lorsque les vannes célestes se sont ouvertes, je me suis mis au sec sous des arcades. Un déluge soudain interdisait de distinguer le quai des eaux du bassin. Tout n’était qu’élément liquide. Seuls les phares de quelques rares automobiles, circulant sur le Motu-Uta qui garde l’entrée de la rade de Papeete, se distinguaient au loin. Un Polynésien s’est, comme moi, abrité. Il s’agissait de Mahanonui, plus généralement appelé Mahano mais surtout connu sous le sobriquet de Kadhafi en raison d’une sorte de chéchia dont il couvre parfois son crâne rasé, orné sur chaque côté d’un tatouage stylisé de dauphin. Nous avons commencé à bavarder. Il m’avait, bien sûr, identifié comme un popa’a[4] et il a lancé la conversation sur le comportement inconvenant des touristes. Comment osent-ils laisser leurs sous-vêtements au milieu du linge à laver alors que la pudeur polynésienne, dont j’ignore sur ce point si elle est héritée des missionnaires, exige que chacun exécute pour lui seul cette hygiène intime ?

              Puis, car l’évolution vers ce thème est inévitable, nous avons abordé le mana, cette force divine, présente en principe dans chaque être. N’étais-je pas venu à son appel pour dire adieu à Michel sous ces latitudes ? J’adore écouter les Polynésiens parler du mana. Je ne m’en lasse jamais. Leurs histoires viennent en écho d’un album illustré de mon enfance[5] mettant en scène des tupapau, les fantômes de ces îles. Le soir venu, dans mon lit, je répétais ce terme étrange en fixant avec une délicieuse terreur les formes sombres apparues dans l’obscurité de la pièce et susceptibles de constituer de redoutables périls. De même, dans le Pacifique, lorsque la nuit tombe, une lumière s’allume devant chaque fare[6], afin d’éloigner ces esprits des morts porteurs d’un mana ancestral, et de se prémunir des pifao, les mauvais sorts.

              Celui qui m’a initié à cette forme de spiritualité était le correspondant de l’AFP à Papeete, Bob Putigny, auteur d’un ouvrage sur la question[7]. Je l’avais rencontré lors de mon premier séjour. Il était non seulement intarissable sur le sujet mais s’en faisait un ardent propagandiste, multipliant les exemples tirés de sa vie personnelle qui confirmaient, selon lui, cette présence d’une force inconnue. Pourtant, l’histoire la plus extraordinaire qu’il m’ait racontée et dont je me souvienne, a peu à voir avec le mana et plus avec l’autre passion tahitienne : le sexe. Dans les années 1950, il vivait avec sa vahine dans un fare ouvert à tous vents puisque la climatisation n’existait pas. La veille, ils avaient regardé le premier film parlant projeté sur l’île ou du moins le premier que cette jeune femme ait vu. À l’heure de la sieste, celle-ci se révéla crapuleuse. Soudain, la vahine se met à pousser des cris. Affolé, son compagnon cherche à la faire taire. Les voisins ne représentent aucun danger pour les biens, en revanche, question commérages… Une fois les hurlements terminés, il interroge :
– Mais qu’est ce qui te prend ?
– J’ai vu le film. Je sais maintenant que vous, les popa’a, vous aimez quand on crie pendant l’amour.

              Sur le mana c’est pareil, les anecdotes succèdent aux histoires. J’éprouve un faible pour celle de ce tiki[8] qui, si on lui tire la langue, vous empêche de la rentrer. Ou cette pierre d’un atoll des Tuamotu qui peut être déplacée mais qui, lors de votre prochaine venue, aura retrouvé sa place d’origine sans la moindre intervention humaine. Coincé sous les arcades par les intempéries, en veine de confidences face à un auditeur si attentif, Mahano me confie le secret de la maladie polynésienne, celle que tous redoutent et face à laquelle seules les passes et les massages traditionnels sont efficaces. « Ce sont les boules qui remontent, m’explique-t-il tandis que, d’un geste explicite, il se malaxe les couilles. Si elles arrivent jusque là – sa main se situe au niveau du cœur – c’est fini, tu es fichu. » Heureusement que les anciens transmettent le remède. Le signal de la guérison prendra la forme d’un pet retentissant. Encore un Pet du vilain en somme. De quoi me ramener vers Rutebeuf et ses flatulences. Je n’ai plus qu’à attendre le signal sonore qui me guérira de ma langueur.


Notes:

[1] Œuvre de 6 mètres x 3 mètres signée du plasticien Jerc, adepte de street art. Originaire de Carcassonne, cet artiste quadragénaire a créé « Qui, quoi, où, Kant, comment, combien, pourquoi ? » dans le cadre de l’exposition « Du luxe ? », premier volet d’un triptyque conçu par l’institut supérieur des beaux-arts de Besançon, Franche-Comté. Il se propose d’opposer l’idéalisme au luxe, c’est-à-dire « le temps pris à ne rien faire, aimer et être aimé (…) ».

[2] Jacques Brel, Les Marquises, op. cit.

[3] Saint-John Perse, Éloges.

[4] Étranger.

[5] Dont je n’ai pas retrouvé les références et qui, appartenant à l’héritage familial, datait sans doute de l’entre-deux-guerres.

[6] Habitation polynésienne traditionnelle.

[7] Le Mana ou le pouvoir surnaturel en Polynésie, Robert Laffont, 1975.

[8] Totem sculpté qui, en reo ma’ohi, peut aussi bien symboliser le dieu créateur que le premier homme.

 

 

 

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