183 – Faire évoluer des sociétés

Dans le débat politique, les faits, rescapés de l’espèce, pèsent moins que les symboles. C’est la raison pour laquelle il convient de manier ces derniers avec précaution. Comme un brandon dans une prairie sèche, ils peuvent vite embraser la plaine. #RescapesdelEspece

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            Il est possible de plaider qu’après tout, si un groupe de pression se saisit de consultations pour se faire entendre et accroître son influence, cette initiative relève du libre jeu démocratique. À ceci près qu’elle en modifie la nature en restreignant les lieux de convergences, en réduisant le champ des consensus pour privilégier l’affirmation catégorielle, quand ce n’est pas la stigmatisation. Yves Jégo, le vice-président de l’UDI, allié aux Républicains, n’était pas dupe lorsque au soir du premier tour de l’élection présidentielle il postait sur Twitter le message : « Terrible naufrage d’une droite plus soucieuse de Sens commun que du bon sens ! Reconstruisons vite la droite progressiste et humaniste ! » Bien que se situant parmi les Républicains « constructifs », il n’a pas été appelé au sein du gouvernement d’Édouard Philippe, alors qu’en revanche le jeune sénateur de l’Yonne, Jean-Baptiste Lemoyne, est devenu secrétaire d’État auprès du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères. Il est vrai qu’il avait été l’un des premiers parlementaires LR à rejoindre Emmanuel Macron.

            Au lendemain de cette promotion, le site BuzzFeed News[1] récapitulait ses tweets et autres expressions publiques de dénonciation de la loi sur le mariage pour tous et de soutien à Sens commun. Il s’est, par exemple, associé en mai 2013, dans son département comme aux Invalides, aux Veilleurs, un mouvement de jeunes né en marge de la Manif pour tous afin de poursuivre la contestation. Ce militantisme l’a même conduit à s’indigner d’une différence de traitement supposée entre les « veilleurs de nuit pacifiques et néanmoins évacués manu militari » et les « lycéens anarchos » ou les supporters violents du PSG : « Entre les #Veilleurs et #CeuxDuTrocadero, on voit ceux qui ont été enfants de chœur et le sont restés et les autres, hein :). »

              Ce qui est vrai aujourd’hui de Sens commun pourrait l’être demain pour tel ou tel groupe de pression gay, musulman ou végétalien. Nous avons trop tendance à ne juger légitimes que les actions menées au nom des idées que nous partageons et insupportables celles du camp adverse. Il convient d’autant plus de s’en soucier que nous sommes en France. Un usage immodéré du « roman national » ne nous a pas permis de tirer les leçons d’épisodes funestes qui ont vu le froid réalisme britannique s’opposer avec succès à notre goût du panache.

              Qu’il s’agisse de la chevalerie française à Crécy en 1346, ou dix ans plus tard du roi Jean le Bon chargeant l’Anglais dans son armure fleurdelisée et fait prisonnier, puis d’Azincourt en 1415 et, toujours au nom de la gloriole, de François 1er fait prisonnier à Pavie en 1525, puis de Louis XIII s’engageant, contre l’avis de Richelieu, dans la guerre de Trente Ans, jusqu’au pantalon garance du poilu en 1914 qui a provoqué des milliers de victimes, le même aveuglement se prolonge. Notre vie démocratique ignore le pragmatisme anglo-saxon et, plus généralement, la capacité de négocier des compromis qui prévaut au sein de ceux des peuples d’Europe du Nord bénéficiant d’une tradition démocratique ancrée.

              Si le « mariage gay » a été adopté en Grande-Bretagne (avec des modalités diverses selon les territoires) sans drame et à l’issue d’une navette parlementaire classique, c’est parce que les Britanniques ont retenu la démarche inverse de la nôtre. Ils ont commencé par les aspects pratiques pour terminer par le symbolique. Les lobbies de défense des droits des homosexuels ont obtenu gain de cause, en fin de course, parce que pas à pas, à partir de la création d’un partenariat civil, avaient été mis en place les outils législatifs permettant l’égalité des droits parentaux entre les diverses variantes de couples : adopter, recourir à la procréation médicalement assistée, à une mère porteuse (sans rémunération)… Il est vrai qu’en Grande-Bretagne les relations entre l’État et l’Église dominante ne sont en rien comparables à ce qui existe de ce côté-ci de la Manche. La monarchie britannique chapeaute l’ensemble, là où, en France, les relations entre l’État et l’Église catholique demeurent marquées d’une profonde méfiance réciproque.

              Lorsque Emmanuel Macron, devant la conférence des évêques[2], s’est hasardé à vouloir « réparer » le lien entre l’Église catholique et l’État français, qu’il jugeait « abîmé », il s’est retrouvé seul. Que Mélenchon l’ait traité de « sous-curé » est moins significatif que le silence gêné de ses propres partisans. La fracture dont traite le président de la République est ancienne. Je l’ai évoquée à propos des projets du gouvernement de Pierre Mauroy concernant le système éducatif[3]. Je vois dans cette situation une nécessité supplémentaire de négocier des évolutions graduelles plutôt que d’imposer un passage en force, légitimité contre légitimité. Il ne s’agit pas de réécrire l’histoire, mais de tenter d’en tirer quelques enseignements quant aux méthodes à utiliser en vue de faire évoluer des sociétés.

              La question se pose avec une acuité particulière dès lors que le symbolique entre en jeu. Ce qui est le cas du mariage et de son corolaire, la famille. J’ai évoqué la formation des États-Unis à partir d’une démarche communautaire ayant précédé la constitution de l’État fédéral. Ces coalitions religieuses et féminines qui ont essaimé à travers le territoire ont imposé un ordre dont le shérif va être le garant. Lorsque l’État est absent, la communauté citoyenne est tout.

         Les mossos d’esquadra[4], placés sous les feux de l’actualité à l’occasion de l’attaque à la voiture-bélier sur la Rambla barcelonaise en août 2017, puis lors des débats autour de l’indépendance, sont les héritiers de la milice catalane d’autodéfense composée de jeunes paysans, constituée à l’aube du XIe siècle, le somatén[5]. Les dépositaires français du « y’a qu’à » se gobergent à peu de frais en dénonçant, après chaque fusillade meurtrière, la prolifération des armes aux États-Unis. La politique ne se conduit pas à partir de jugements moraux. Une tradition historique et symbolique est en cause. C’est pourquoi Barack Obama n’entendait pas revenir sur le principe mais seulement réglementer le type des armes mises en vente, en excluant les chargeurs à répétition.

               Le célèbre deuxième amendement de la Constitution américaine est l’objet de subtiles interprétations, de la part de la Cour suprême, entre les notions de milice et d’autodéfense. Elles prennent leur source en Angleterre, au XIIe siècle. Le roi Henri II avait exigé de chacun de ses sujets, même n’étant pas propriétaire, qu’il possède une arme autre qu’un couteau. La règle s’appliquait aux hommes libres entre 15 et 50 ans. Ils se voyaient enjoints de protéger le roi et la paix publique, y compris par des patrouilles nocturnes. Une requête qui était justifiée par l’absence d’armée régulière et de forces de police, par l’absence du pouvoir régalien.

        Cette règle a connu diverses modifications dans ses modalités mais a été confirmée, dans son principe, par le Bill of rights promulgué en 1689 par le roi Guillaume III, puis intégrée au Common Law qui tient plus ou moins lieu de Constitution. Cette règle était applicable dans la colonie américaine. Désarmer les colons a été l’un des premiers objectifs britanniques au début de la rébellion contre Londres. Le débat sur les armes ne se réduit pas à la caricature qui nous en est présentée dans notre pseudo-culture mondialisée. Il touche au cœur d’une tradition historique, à un symbole de la lutte d’indépendance.


 Notes :

[1] 22 juin 2017.

[2] 9 avril 2018.

[3] Cf. post 146, Jean-Paul II et la rechristianisation, https://blogaylavie.com/2018/03/31/146-jean-paul-ii-et-la-rechristianisation/

[4] Agents d’escadron.

[5] Du catalan so metent, « émettant du son », car ils avaient en particulier pour fonction de donner l’alarme.

 

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